Dans les montagnes brumeuses du Rift Albertin occidental, là où naissent les grands fleuves africains et où vivent certaines des forêts les plus riches du continent, un jeune doctorant de l’Université Officielle de Bukavu (UOB) tente de percer un mystère majeur : comment le climat ancien et les activités humaines transforment-ils, silencieusement, la structure des forêts de montagnes ?
Mais sur le terrain, la science avance sous la menace constante de la guerre.
Un doctorant face à l’invisible
Inscrit en doctorat depuis 2024 dans le domaine des Sciences et Technologies, ce chercheur mène ses travaux dans un champ encore peu exploré en République Démocratique du Congo :
le paléoclimat et l’écologie fonctionnelle des forêts de montagne.
Ses recherches se concentrent dans le Rift Albertin occidental, notamment au sein de deux joyaux de la biodiversité mondiale :
- la Réserve Naturelle d’Itombwe (RNI)
- le Parc National de Kahuzi-Biega (PNKB)
Ces forêts, véritables “climatiseurs naturels”, régulent l’humidité, la température et stockent d’énormes quantités de carbone. Pourtant, paradoxalement, nous ne savons presque rien de la manière dont elles réagissent aux changements climatiques et comment les activités humaines ont affecté sa structure dans le passé.
« Nous ne disposons pas encore de données solides sur la façon dont le climat et les activités humaines modifient la structure de ces forêts. Nous ignorons aussi comment le microclimat créé par ces forêts régule le réchauffement au niveau local », explique le doctorant.
C’est précisément ce vide scientifique que sa thèse cherche à combler.
Pourquoi ces recherches sont cruciales
Les résultats attendus pourraient :
- expliquer les fluctuations passées du climat dans le Rift Albertin ;
- révéler le rôle des activités humaines dans la structure des forêts ;
- montrer comment les arbres s’adaptent (ou non) au réchauffement ;
- révéler le rôle du microclimat forestier dans la survie des espèces ;
- guider les politiques de conservation de la RNI et du PNKB.
En d’autres termes, cette recherche pourrait devenir une boussole scientifique pour les décideurs congolais en matière de gestion durable des aires protégées.
La science prise en otage par la guerre
Mais sur le terrain, la réalité est brutale.
La recrudescence de l’insécurité dans le Sud et le Nord-Kivu, liée notamment aux conflits armés, a paralysé une grande partie des activités scientifiques.
Un deuxième entretien, réalisé avec un centre de recherche de l’UOB, révèle une situation alarmante :
- impossibilité d’accéder aux sites de recherche ;
- arrêt du suivi des parcelles botaniques permanentes dans la RNI et le PNKB ;
- projets bloqués alors qu’ils étaient sur le point d’être financés ;
- difficulté d’acquérir le matériel scientifique de base.
« La situation sécuritaire impacte négativement toutes mes activités de collecte de données. Certaines zones sont devenues totalement inaccessibles », témoigne le doctorant.
Ainsi, alors que le climat change rapidement, les données qui pourraient nous aider à comprendre et anticiper ces transformations ne peuvent plus être collectées.
Le Rift Albertin Occidental: un patrimoine mondial en danger
Le Rift Albertin est l’un des points chauds de biodiversité les plus importants au monde. Il abrite :
- des espèces endémiques,
- des gorilles de montagne,
- des gorilles de plaine,
- des centaines de plantes médicinales,
- et des écosystèmes essentiels à la régulation climatique régionale.
Pourtant, sans recherche scientifique active, ces forêts risquent de disparaître sans que nous comprenions ce que nous perdons.
Quand la science devient un acte de résistance
Dans ce contexte, continuer à faire de la recherche au Kivu devient un acte de courage et de résistance.
Chaque donnée collectée est une victoire contre l’oubli.
Chaque parcelle étudiée est un rempart contre la destruction.
La voix de ce doctorant rappelle une vérité fondamentale :
Sans sécurité, il n’y a pas de science. Sans science, il n’y a pas de conservation durable.
Soutenir la recherche congolaise, aujourd’hui, c’est protéger le futur des forêts du Rift Albertin et, avec elles, l’équilibre climatique de toute la région des Grands Lacs.
Joël Mukabe
